Jon Fosse est un écrivain Norvégien, lauréat du prix Nobel de littérature 2023. D’abord romancier et essayiste, il écrit pour les enfants comme pour les adultes en prose et en vers. Sa première pièce de théâtre est publiée en 1994. Depuis il a écrit pas moins de 29 œuvres. Son écriture particulière, simple et minimaliste travaille la répétition des mots dans un langage très courant. L’intrigue est souvent ordinaire mais néanmoins la complexité des relations humaines est très présente. Elle permet ainsi l’ouverture de l’imaginaire des spectateurs attisant sa curiosité par l’absence des mots et l’omniprésence des silences. La richesse de la matière théâtrale, qu’il est possible d’explorer au travers de son écriture, a inspiré grand nombre d’artistes de renom tels que Claude Régy ou encore Patrice Chéreau. 

Le langage signifie tour à tour une chose et son contraire et autre chose encore.

Jon Fosse est un auteur que j’affectionne particulièrement, de part son accessibilité, son universalité et sa complexité. J’ai donc proposé à Gilles Champion, président de l’URRA une interview de Guillaume Celly, comédien et metteur en scène, avec qui j’étais au Cours Florent et qui a longuement travaillé sur Jon Fosse et notamment sur la pièce Un jour en été. Ainsi c’est au travers de ses yeux que vous allez découvrir Jon Fosse et son impact possible sur le théâtre amateur.

Christina Juhl, Chargée de développement culturel pour le CD07

INTERVIEW

Guillaume Celly

BONJOUR GUILLAUME ! POUR COMMENCER PEUX-TU TE PRÉSENTER ?

Je suis Guillaume Celly. Pour parler un peu de mon parcours, j’ai commencé à faire du théâtre au lycée avec une compagnie montpelliéraine, U-Structure nouvelle, on a fait beaucoup de travail de corps, ça m’a beaucoup aidé pour la suite parce que ce qu’on travaillait beaucoup, la présence et notamment dans l’absence; on apprenait à se servir de nos 4 membres. Après, j’ai fait de l’histoire de l’art au lycée, donc de l’art plastique. Ce qui m’a amené à la fac d’Histoire de l’Art et j’ai complètement oublié le théâtre. Je ne pensais pas vraiment refaire du théâtre un jour, il faut dire qu’au lycée, c’était quelque chose d’optionnel. Donc j’ai fait 5 ans à la fac parce que j’ai refait 3 fois la dernière année et que d’ailleurs je n’ai jamais réussi donc je n’ai pas de licence (rires). Mais par contre ça m’a énormément apporté de bagage artistique et d’inspiration, en particulier chez les nordiques. C’est le premier rapprochement avec Jon Fosse qui est un auteur norvégien. Les œuvres qui me fascinaient étaient celles de Munch, qui est de la même nationalité, ou encore Brueghel, peintre Belge. Leur art sert à montrer le vrai et non le beau, les petites gens, les singularités. Donc arrivé à mon troisième essai d’obtenir ma licence, j’ai vu que l’école Florent ouvrait à Montpellier, j’ai donc laissé tomber la fac pour embrayer sur le théâtre pendant 3 ans. Et c’est là que j’ai découvert plein de langues différentes, quand je parle de langues, je pense à des écritures, des formes particulières. Notamment chez les auteurs nordiques. Cette attirance pour l’art venant du nord vient, je pense,  du rapport qu’il y a avec le territoire, la terre, le froid, la montagne, quelque chose de rude, ces éléments qui m’ont je crois toujours attiré.

"Un jour en été" de Jon Fosse mis en scène par Guillaume Celly

Après les 3 années passées à Florent, on arrive à un moment de ma vie où c’est intéressant aussi par rapport à Jon Fosse parce que je décide de quitter la ville pour m’installer en montagne. C’est la première fois que je choisis non pas pour le travail, pas pour l’école, pas pour un rapprochement familial ou pour les conjoints de m’installer à un endroit que j’avais complètement décidé, personnellement et intimement. Je me suis donc installé à 1800 mètres d’altitude. C’est peut-être une sorte d’élévation. Je crois que le théâtre de Jon Fosse est un théâtre vertical. On parle souvent de verticalité chez les acteurs, dans le théâtre, pour trouver une profondeur; plutôt que l’horizontalité, où on cherche à avancer et à aller en avant, plutôt penser en termes de verticalité, de couches. À la montagne, j’ai l’impression d’être au bon endroit. Comme lorsque je suis sur scène. 

PEUX-TU NOUS EXPLIQUER COMMENT AS-TU DÉCOUVERT JON FOSSE ET EN QUOI SON ÉCRITURE T’A-T-ELLE TOUCHÉE ?

J’entends pour la première fois un texte de Jon Fosse en première année au Cours Florent et ça vibre. Il y a quelque chose qui fait appel à mon intime. Je ne sais pas d’où ça vient parce que je n’ai même pas d’origine nordique, sauf je crois peut-être 1/8 allemand mais sinon j’ai du sang espagnol. Si on parle vraiment de la langue norvégienne, il y a quelque chose qui râpe, c’est une langue de contraintes, c’est une langue presque hors norme. Extraterrestre. C’est une drôle de langue, selon moi. Si je fais un peu la rétrospection c’est une langue qui serait à côté de tout ce qu’on connaît, donc qui sortirait de tous les cadres, de l’ordinaire, de notre ordinaire. Et je pense que l’écriture de Jon Fosse résonne avec ça. Parce que pour moi c’était une nouvelle façon d’écrire, ça sortait de ce que je connaissais. C’est très minimaliste, la construction des phrases est assez simple, mais elles ont un sens multiple, il y a plusieurs couches on en revient à la verticalité. En faisant des recherches, j’ai vu qu’il y a un mot qui revenait souvent dans ses textes et qui n’a pas de traduction à proprement parler c’est togn, qui est traduit par silence, mais qui n’est pas le silence français, c’est un peu le silence assourdissant,  c’est-à-dire un silence rempli, un silence puissant, un silence profond, un silence joué.

"Un jour en été" de Jon Fosse mis en scène par Guillaume Celly

IL ME SEMBLE QUE TU AS MIS EN SCÈNE “UN JOUR EN ÉTÉ” DE JON FOSSE, PEUX-TU NOUS EN DIRE PLUS SUR CE PROJET ?

Oui, à la fin des Cours Florent, on doit prendre part à un ou plusieurs TFE (Travail de Fin d’Études), ça fait partie de la pédagogie, et j’ai décidé de monter Un jour en été de Jon Fosse, avec 5 acteurs que je connais très bien parce qu’on a fait toute notre scolarité ensemble. Et ce qui est très beau à ce moment-là, c’est que l’histoire entre nous est déjà créée, elle est déjà présente et elle existe. On a déjà travaillé ensemble, on a vécu des aventures extraordinaires, on a travaillé plein d’auteurs, on a éprouvé plein de rôles, après 3 années hypers intenses, 3 années très très fortes.  Et là, on décide de travailler cette pièce de cet auteur, qui nous a aussi suivi pendant tout notre cursus, et une pièce bouleversante où il parle d’absence, il parle d’indicible, où la préoccupation principale, ce sont les relations humaines inexistantes dans l’intime, dans l’attente. Et chaque acteur arrive avec son histoire. Et on sait que les comédiens jouent avec leur propre histoire, ce n’est pas juste une coquille vide, c’est rempli de quelque chose et souvent quelque chose qui nous dépasse, mais qui sert le plateau et le jeu. Il y a eu une sorte d’évidence entre ces acteurs et ce texte. La rencontre a rendu cette chose magnifique et géniale. On l’a joué qu’une fois en dehors de l’école, à la fac et puis ça s’est arrêté là. J’ai toujours nourri l’espoir de retravailler ce texte, que ce soit avec des acteurs professionnels ou pas d’ailleurs, parce que je pense pas que ce soit exclusivement réservé à un théâtre professionnel. Enfin, en tout cas du moment qu’on a envie de travailler, de se plonger dedans, il faut y aller. Donc je ne sais pas encore si l’occasion va se représenter, mais j’en caresse l’espoir.

"Un jour en été" de Jon Fosse mis en scène par Guillaume Celly

QUE PENSES-TU DE LA VICTOIRE DE JON FOSSE AU PRIX NOBEL DE LITTÉRATURE ?

Au prix Nobel, ils sélectionnent 350 à 400 auteurs. Il y a une délibération qui est anonyme. Enfin, c’est tout un procédé très complexe et à la fin, effectivement, il y a une somme d’argent très importante en jeu. C’est donc Alfred Nobel, qui l’a inventé, en 1901, pour récompenser “un écrivain ayant rendu de grands services à l’humanité grâce à une œuvre littéraire”.

Et j’ai trouvé ça intéressant, parce que, selon moi, ce que Jon Fosse a fait pour l’humanité, c’est qu’il a ouvert le questionnement sur ce qui peut y avoir après la mort, il donne des pistes de réflexion ou des pistes d’apaisement. On peut aisément comparer avec Claude Régy, qui d’ailleurs a beaucoup travaillé sur les œuvres de Jon Fosse, qui disait que ce qui est intéressant, c’est ce qu’il y entre la vie et la mort, le moment de latence, de flottement, entre les deux. Ce qui donne cette dimension aux silences qui sont prédominants. C’est un gouffre insondable. En même temps, c’est ce qui fait hyper peur aux comédiens. On est dans un monde qui va tellement vite, dans la production constante, dans la création perpétuelle, très matérialiste. Et Jon Fosse va à rebours de tout ça, il explore justement l’être, qui n’a pas besoin de fabriquer, qui n’a pas besoin de dire, qui n’a pas besoin de parler, qui n’a pas besoin de tricher ou de mentir. Et c’est là où il est fascinant et c’est là où il est nécessaire. 

Jon Fosse amène une dimension presque métaphysique dans ses textes, quelque chose de plus grand qui dépasse l’humain. On peut, je pense, le comparer à Tchekhov, chez qui les personnages sont aussi dans l’attente. Mais là, c’est dans un univers plus rude et sombre. On sait que la mort est inévitable. Alors que chez Jon Fosse, c’est plus grand et doux que ça. 

"Un jour en été" de Jon Fosse mis en scène par Guillaume Celly

PENSES-TU QUE LE THÉÂTRE DE JON FOSSE EST UN THÉÂTRE ACCESSIBLE À TOUS ?

Jon Fosse a écrit aussi pour les enfants, pour le jeune public, et ce ne sont pas des histoires simples, c’est quand même des interrogations et des réflexions, là aussi métaphysique sur l’absence, sur l’inconnu, sur le cosmos justement. Sur l’autre, c’est des questionnements assez profonds, mais qui sont adressés aux enfants. Je pense particulièrement que Jon Fosse ne prend pas les gens pour des idiots. Enfin, il croit vraiment aux capacités de chacun et ça, c’est louable de sa part, c’est ce qui est beau, c’est pour ça aussi qu’il faut étudier, travailler et se coller à Jon Fosse. La matière est hyper riche et du coup hyper intéressante à travailler, je pense dès le plus jeune âge. Ce n’est pas un théâtre contemplatif en tant que spectateur, t’es obligé d’être un peu acteur, t’es obligé d’être là et vraiment là. Sinon ça ne marche pas. Si tu n’es pas vraiment là, tu ne peux pas être traversé par le spectacle, par les mots, par le silence, par univers. C’est aussi pour ces raisons que dans la mise en scène que j’avais faite de Un jour en été j’avais voulu mettre le public aussi dans la fumée, les mettre dans la même contrainte que les acteurs. 

"Un jour en été" de Jon Fosse mis en scène par Guillaume Celly

EN QUOI PENSES-TU QU’IL EST INTÉRESSANT POUR LES AMATEURS DE MONTER UNE PIÈCE DE JON FOSSE ?

J’aime retourner à l’étymologie des mots et amateur, ça paraît évident, mais je trouve qu’on a tendance à l’oublier parce que ça prend parfois un sens un peu péjoratif, ou en tout cas ça perd de son essence. Et bien amateur, ça signifie tout simplement “qui aime”. Le théâtre de Jon Fosse laisse beaucoup de place, par son minimalisme et laisse ainsi une place de projection à l’autre. En fait, il parle énormément de l’autre, très souvent dans ses textes les personnages n’ont pas de prénom, il y a écrit l’autre, ou le jeune homme, la jeune femme, la vieille femme... Ce sont juste des entités où la projection est, de ce fait, totale.

Après le risque, c’est de tomber dans la banalité. Et ça, c’est pour moi, un vrai combat aujourd’hui. Si on ne s’écarte pas de la banalité, ça perd tout son intérêt si le silence n’est pas assourdissant, et si le vide n’est pas plein, les enjeux ne sont pas là, ce n’est pas intéressant. Je pense que de ce fait-là, c’est d’autant plus challengeant pour un amateur de travailler un texte de Jon Fosse, au vu de la forme particulière; les retours à la ligne, les répétitions, les silences… Et comment dans la contrainte, on trouve sa liberté et on crée avec ça.

"Un jour en été" de Jon Fosse mis en scène par Guillaume Celly

EN CETTE PÉRIODE COMPLIQUÉE QUE TRAVERSE LE MONDE, PENSES-TU QUE LE  THÉÂTRE, ET PLUS SPÉCIFIQUEMENT LE THÉÂTRE AMATEUR, A UN RÔLE À JOUER ?

J’ai des images de femmes voilées qui vont comme ça, mettre en scène la destruction de leur voile par exemple, comme ça dans la rue et alors ce n’est pas du théâtre comme on l’entend, mais c’est une mise en scène. Elles risquent leur peau et là politiquement, dans ce monde où il y a des conflits terribles, ultra violents, le conflit Proche-Orient israélo-palestinien et cette impression qu’il a toujours existé, et qu’il existera toujours, le théâtre devient alors dangereux, très dangereux. Une femme afghane qui jouerait, qui ferait du théâtre, ce n’est pas si simple. Le monde n’est pas si simple, mais en tout cas le théâtre apporte, apporte des éléments de réponse, apporte un changement. Moi, j’ai envie de croire que le théâtre peut changer le monde. C’est vrai, il faut avoir cette ambition là, je pense. 

Sarah Kane disait qu’elle écrivait “pour les morts et pour ceux qui ne sont pas encore nés”. Il faut vouloir bouleverser quelque chose à la surface de la terre, si ce n’est en soi sur la planète quoi. En tant que spectateur, on est aussi acteur dans un sens, on va au théâtre pour être traversé par des émotions communes, et ne pas juste être dans la contemplation. Je pense que le théâtre a un pouvoir fédérateur. Ça rapproche intellectuellement les esprits, ça bouge des lignes intérieures aussi et dans ces temps compliqués, je pense, c’est important de bouger des lignes, de réfléchir, d’ouvrir les esprits. Alors non, effectivement, ça ne change pas grand-chose par rapport aux conflits, mais ça fait bouger les consciences. 

"Un jour en été" de Jon Fosse mis en scène par Guillaume Celly

UN MOT POUR TERMINER ?

Il faut jouer avec les contraintes, s’amuser avec parce que Jon Fosse, c’est un théâtre de la contrainte, je crois. Ce sont des éléments de jeu, il faut jouer avec le danger. Ce qu’il faut retenir, c’est qu’il faut faire, qu’il faut oser, qu’il faut avoir du courage. Il faut être courageux. Ne pas avoir peur du danger. Parce que s’il y a quelque chose de mortifère, on ne fait rien et puis on s’enlise dans une forme de routine et de banalité. Pour en revenir à ça et à cette vie là, elle ne vaut pas le coup. Sinon franchement, on est sur cette planète pour rêver et pour changer des choses. Alors il faut y aller. Soyons audacieux.

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