INTERVIEW
Jean-Paul Saby et Marie-Christine Dionisi
JEAN-PAUL, EST-CE QUE TU PEUX COMMENCER PAR TE PRÉSENTER ?
Je m’appelle Jean-Paul Saby. Je suis membre de l’association TCED – Théâtre Contemporain en Dombes – qui organise le festival de Châtillon. Depuis trois ans, il est devenu le Festival National de Théâtre Contemporain de la Dombes, parce qu’il a désormais deux pôles principaux : Châtillon-sur-Chalaronne, le pôle historique, et Saint-André-de-Corcy, qui est une autre ville de la Communauté de communes de la Dombes.
Au sein de l’association, je suis vice-président et plus particulièrement chargé de la communication.
COMMENT S’EST PASSÉE LA DERNIÈRE ÉDITION ?
Elle s’est terminée le 1er juin, et elle s’est très bien passée, aussi bien du côté de la qualité des spectacles que du côté du remplissage des salles. Elles étaient quasiment toutes pleines.
Notre seul souci a été financier, parce que, comme beaucoup d’associations, on a eu une baisse de subventions. Mais finalement, le déficit ne sera pas aussi grave qu’on le craignait. On a serré le budget, on a dû augmenter le prix des places (ce qu’on n’avait pas fait depuis 5 ou 6 ans), et au final on a réussi à équilibrer. Donc même sur le plan financier, on peut dire que c’est une réussite.
ÊTES-VOUS DÉJÀ EN TRAIN DE TRAVAILLER SUR LA 38E ÉDITION ?
Oui, les candidatures sont ouvertes. Comme chaque année, elles le sont du 1er septembre au 31 décembre. Les troupes nous envoient un dossier complet, avec une vidéo. Ensuite commence la phase de programmation, où l’on doit sélectionner une douzaine de spectacles. L’an dernier, on avait reçu 55 candidatures.
LE FESTIVAL, SE DÉROULE-T-IL TOUJOURS SUR LA MÊME PÉRIODE ?
Oui, toujours pendant le week-end de l’Ascension. On commence le mercredi soir et on termine le dimanche à midi. On accueille 12 spectacles et 4 lectures, répartis dans quatre salles : l’atelier 208 à Saint-André-de-Corcy, et les trois salles de Châtillon : l’Espace Noël Ravassard, l’Etoile et la salle Gérard Maré, qui porte le nom d’un des créateurs de l’activité théâtrale à Châtillon.
ACCUEILLEZ-VOUS UNIQUEMENT DES TROUPES AMATEURS ?
Oui, uniquement des troupes amateures, toutes adhérentes à la FNCTA. Elles viennent de toute la France, et même parfois d’outre-mer. Dans ce cas-là, notre règlement prévoit qu’on prend en charge le défraiement à partir de leur arrivée en métropole. Donc, si une troupe d’outre-mer arrive à Paris par ses propres moyens, à partir de là, c’est nous qui prenons en charge comme pour les autres troupes, depuis leur lieu de résidence.
ÉTAIS-TU DÉJÀ LÀ AU DÉBUT DE LA CRÉATION DU FESTIVAL ?
Oui, je fais partie des derniers qui sont là depuis le début, en 1986. L’an prochain, on fêtera d’ailleurs le 40e anniversaire. Ce sera seulement le 38e festival, parce qu’on a eu deux années blanches à cause du Covid.
PEUX-TU NOUS PARLER DE LA NAISSANCE DU FESTIVAL ?
Alors, comme je disais tout à l’heure, il y avait un monsieur qui s’appelait Gérard Maré et sa sœur, Colette Maré. Ils étaient conseillers techniques et pédagogiques au ministère de la Jeunesse et des Sports. C’est un rôle qui, malheureusement, n’existe plus aujourd’hui. Leur travail, c’était d’aller voir les troupes de théâtre amateur, de les conseiller, de les aider, et aussi d’organiser des stages de formation.
Ils ont organisé des stages à Châtillon-sur-Chalaronne, accueillis par le maire monsieur Sarbach, un passionné de théâtre. De ces stages est née une dynamique : un groupe de gens qui avaient suivi la formation s’est dit, en 1986, « tiens, on pourrait organiser un festival ». On a donc démarré en 1987, avec un tout petit festival sur deux week-end. Et puis, peu à peu, ça a pris de l’ampleur.
Ça a beaucoup évolué parce qu’il y avait de la demande. Les troupes, elles, sont très bien placées pour le savoir : elles sont toujours très demandeuses de festivals, de lieux pour jouer. À Châtillon, il y avait ce terreau favorable : une troupe locale, des ateliers, une salle des fêtes. Malheureusement Gérard Maré est décédé en 1986, mais sa sœur a poursuivi le travail; le festival a pu continuer à grandir.
D’abord, on est passé à un week-end complet, du vendredi au dimanche. Ensuite, on a décidé de le placer sur le pont de l’Ascension, ce qui nous donnait plus de temps. On a aussi obtenu des soutiens locaux : la ville, le département, la communauté de communes. Et le public a répondu présent.
Pas forcément le public local au début : on voyait venir des gens de Lyon, parfois de plus loin, alors que les Châtillonnais ont mis un peu plus de temps à s’approprier le festival, certainement à cause de l’étiquette « théâtre contemporain » qui donnait une image un peu intello. Les gens se disaient : « théâtre contemporain, ça doit être un truc où ils sont pendus aux cintres en hurlant des trucs incompréhensibles ». Il y avait cette image-là, un peu caricaturale. Donc il a fallu apprivoiser le public, montrer que contemporain, ça ne voulait pas dire forcément intello, tragique, politique. Ça pouvait être de la comédie, du fantastique, du poétique. Petit à petit, on a réussi à convaincre.
Après, il y a eu une autre étape: la réservation des places. Les locaux se plaignaient que s’ils venaient au dernier moment, ils n’avaient pas de place. Alors avec l’Office de tourisme, les gens peuvent venir voir le programme, prendre leurs billets à l’avance. Ça a changé les choses. Aujourd’hui, les Châtillonnais viennent nombreux.
VOUS ÊTES VRAIMENT ANCRÉS SUR LE TERRITOIRE ?
Oui, complètement. Même si, comme dans beaucoup d’événements, on a l’impression de voir souvent les mêmes têtes. Mais en réalité, le public se renouvelle. Bien sûr, il y a des fidèles qui reviennent depuis le début, mais chaque année, on voit aussi des spectateurs qui n’étaient jamais venus, parfois même qui n’avaient jamais mis les pieds au théâtre, et qui découvrent le festival.
EST-CE QUE C’EST UNE DE VOS PLUS GRANDES FIERTÉS ?
Oui, bien sûr. Parce que dès le départ, l’idée c’était que le public local s’intéresse au festival. Et aujourd’hui, ça marche. Il y a quelque chose qui me plaît particulièrement : c’est le tractage qu’on fait chaque année sur le marché, quinze jours avant le festival. Il y a quinze ans, quand je distribuais un tract, les gens me répondaient : « Ah bon, il y a un festival à Châtillon ? » Aujourd’hui, ils disent plutôt : « Ah oui, on le connaît, mais cette année on ne sera pas là. » Donc, même si tout le monde ne vient pas, les habitants savent que le festival existe. Et ça, c’est déjà un grand progrès.
EST-CE QUE VOUS POUVEZ NOUS PARLER AUSSI DE VOTRE TRAVAIL AUTOUR DE LA DÉCOUVERTE D’AUTEURS CONTEMPORAINS ?
C’est une deuxième caractéristique du festival : notre partenariat avec les JLAAT (Journées de Lyon des Autrices et Auteurs de Théâtre). C’est le plus grand concours de manuscrits francophones, où l’on reçoit chaque année entre 300 et 400 textes. Il y a un comité de lecture qui en retient une vingtaine, puis cinq sont primés et les quinze autres sont dits « remarqués ». Ce sont souvent de très bons textes, qui auraient pu avoir le prix. Et ce sont dans ces textes-là que nous choisissons ceux que nous présentons en lecture au festival.
Ces lectures sont confiées à des comités départementaux de la fédération, souvent le Rhône, l’Isère, la Drôme, la Loire. Ils constituent des groupes de lecteurs, qui mettent les textes en voix, et en général l’auteur est présent. C’est un moment très fort : les troupes découvrent de nouveaux auteurs, et ça leur donne parfois envie de les monter par la suite.
On a vu plusieurs fois des pièces qui avaient été simplement lues une année à Châtillon, et qui se retrouvent montées sur scène l’année suivante par des troupes amateurs. Certains comités départementaux, comme celui du Puy-de-Dôme, se sont même fait une spécialité d’aller chercher tous les textes remarqués pour les mettre en lecture. Et cela ouvre de vraies perspectives aux troupes.
Y A-T-IL DES AUTEURS OU DES TEXTES QUI REVIENNENT RÉGULIÈREMENT DANS LES CANDIDATURES ?
On a eu une époque où Pierre Notte était très présent au programme, cette année il y en avait deux. Et puis on commence à voir souvent Michalik : on en avait un cette année, pas le célèbre Porteur d’histoires mais Intra Muros. Il y a aussi les « valeurs sûres » : Alègre, Siméon, Schmitt. Donc oui, il y a des auteurs qui marquent, qui circulent beaucoup dans le théâtre amateur.
Cette année, on a eu la même pièce candidate trois fois : Les Filles aux mains jaunes de Michel Bellier. On voit apparaître comme ça de nouveaux auteurs dans le circuit. Et puis il y a un phénomène d’entraînement : des troupes viennent jouer à Châtillon, elles découvrent des textes, et candidatent l’année suivante avec l’un d’eux. Et quand une troupe nous dit : « Cet auteur, on l’a découvert à Châtillon. », pour nous, c’est une vraie victoire.
QUE REPRÉSENTE LE THÉÂTRE AMATEUR POUR TOI ?
Il faut déjà dire ce que ce n’est pas : ce n’est pas du théâtre de moins bonne qualité que le professionnels. Les exigences sont les mêmes : le travail sur le rôle, le texte, la mise en scène, les décors, les lumières… La seule différence, c’est que les comédiens ne sont pas payés. C’est ça qui définit l’amateur.
Certaines troupes font appel à un metteur en scène professionnel, et pourquoi pas ? Si la troupe décide d’investir et de se donner les moyens, c’est très bien. Mais ce qui compte pour nous, c’est que les comédiens restent amateurs. C’est pour ça que la programmation est réservée aux troupes fédérées : ça garantit qu’on reste dans cet esprit-là.
COMBIEN ÊTES-VOUS DE BÉNÉVOLES ?
Dans le comité d’organisation, on est une vingtaine. Et pendant le festival, une trentaine, parce que d’autres nous rejoignent pour l’accueil, le service… Ça tourne bien, mais on a toujours ce souci de renouvellement, notamment avec des plus jeunes. Les gens de ma génération sont passionnés mais fatigués, et puis on n’est pas éternels.
Alors, chaque fois, on lance des appels. Et heureusement, on a de bons résultats : des spectateurs fidèles, qui viennent depuis dix ou quinze ans, finissent par nous dire : « Votre aventure est passionnante, on aimerait vous aider. » Et c’est comme ça qu’on arrive à renouveler l’équipe.
Y-A-T-IL DES PRIX DÉCERNÉS DANS LE CADRE DU FESTIVAL ?
Non, pas du tout. À titre personnel, je suis même assez fermement opposé aux prix dans les festivals de théâtre amateur. À la limite, on peut imaginer un prix du public ou un prix du meilleur spectacle, mais tout ce qui ressemble aux « prix du meilleur premier rôle masculin » ou autre, comme si on imitait les Molières, je trouve ça mal venu.
ET CONCERNANT LE CONTEXTE ACTUEL, EST-CE QUE VOUS SENTEZ UNE DIMENSION POLITIQUE OU SOCIÉTALE DANS LES PROPOSITIONS DES TROUPES ?
C’est une bonne question. En réalité, ça renvoie aussi au rapport au public. Certaines troupes nous disent : « On aimerait bien monter telle pièce, mais notre public ne nous suivra pas. » C’est un vrai sujet. Nous, on essaie de montrer, à travers ce festival que le théâtre ce n’est pas seulement rire ou pleurer, mais aussi réfléchir, prendre conscience du monde dans lequel on vit. Petit à petit, on avance dans cette direction.
Quand on parle de politique, pour nous, c’est aussi le rapport aux élus. Notre rôle, c’est de maintenir un équilibre, de leur montrer que notre programme ne dépend pas d’eux, mais qu’on a besoin de leur soutien. C’est pour ça qu’on publie toujours dans le programme des éditoriaux signés par les élus locaux : maire, président de communauté de communes… Cela manifeste leur engagement à nos côtés, sans qu’ils interviennent dans nos choix.
Avec les échéances municipales de 2026, ce n’est pas toujours simple. Des membres du comité d’organisation pourraient se retrouver candidats face aux élus actuels. Et pour un élu, travailler avec des gens qui s’opposent à lui, ce n’est jamais évident. C’est une réalité locale à gérer.
Pour revenir à ta question initiale : oui, certains auteurs programmés, notamment via les JLAAT portent des écritures engagées, ce qui peut introduire une dimension politique ou sociale. Mais jusqu’à présent, nous n’avons pas eu de pièces ouvertement militantes. J’ai connu le théâtre très engagé à la fin des années 1960 où les textes de pièces ressemblaient à des tracts syndicaux. Ce type de théâtre, aujourd’hui, nous ne le sélectionnerions probablement pas. En revanche, on reste attachés à l’idée que le théâtre n’est pas qu’un divertissement.
UN MOT POUR TERMINER ?
Je souhaite que le festival continue et se renforce, car pour la Fédération aussi, c’est un rendez-vous important. Cette année, nous avons eu la présence de Suzy Dupont, la présidente fédérale, pendant toute la durée du festival. Pour nous, ça a été un signal fort : cela faisait plusieurs années que nous attendions un engagement total de la Fédération. Les présidents précédents étaient parfois venus, mais ponctuellement et cela n’a pas le même impact.
La FNCTA a mis en place une commission de travail sur les festivals nationaux, qui a abouti à la rédaction d’une charte. J’ai insisté pour que soit inscrit le principe que la présidente de la Fédération doit être présente sur toute la durée d’un festival national, ou à défaut représentée officiellement. Et que ses frais de déplacement et d’hébergement soient pris en charge par la Fédération. C’est une façon claire d’affirmer son soutien.
Cela montre que les festivals nationaux ne sont pas de simples fêtes locales, mais bien des événements soutenus et portés par la Fédération à l’échelle nationale.
MARIE-CHRISTINE, AU SEIN DE LA COMMISSION PROGRAMMATION, NOUS FAIT DÉCOUVRIR LE FONCTIONNEMENT INTERNE ET LES CRITÈRES QUI ENCADRENT LA SÉLECTION DES PIÈCES DU FESTIVAL.
Je m’appelle Marie-Christine. J’ai été professeur de lettres classiques pendant plusieurs années et je suis passionnée de théâtre. Je fais partie de la commission programmation depuis environ trois ans. Mon rôle consiste à visionner les pièces qui postulent pour le festival et à participer à leur sélection.
Nous sommes une douzaine dans cette commission, répartis en trois groupes, ce qui permet d’avoir des regards croisés et des discussions riches. Le directeur artistique répartit les pièces entre les groupes, mais nous avons la possibilité de visionner plus de spectacles si nécessaire. Sur environ 50 candidatures, chacun en voit souvent plus de trente, certains la totalité. Nous avons ainsi une bonne vue d’ensemble.
Nous utilisons une grille d’évaluation qui nous permet de noter le texte, la mise en scène, le jeu des acteurs, ainsi que les aspects techniques (éclairages, bande-son, vidéo). Chaque pièce reçoit une note et un commentaire écrit. À la fin, chacun indique s’il souhaite la programmer ou non.
La première réunion a lieu début janvier. Elle sert à orienter le travail et à décider des pièces à visionner. Notre directeur artistique guide notre travail avec pertinence et bienveillance.
Le moment de la sélection finale se déroule généralement sur un week-end. Nous discutons passionnément des pièces, défendons certaines, critiquons d’autres, mais tout se passe dans le respect et l’écoute. Une fois les 12 ou 14 pièces choisies, chaque membre de la commission appelle les directeurs des troupes pour les informer du résultat. Pour ceux qui ne sont pas retenus, nous prenons le temps d’expliquer, d’éventuellement donner des pistes pour retravailler leur pièce.
Parfois, certaines troupes retravaillent leur spectacle après nos retours et nous demandent s’il est possible de le soumettre à nouveau. Nous leur expliquons que la sélection est déjà faite et qu’ils devront postuler l’année suivante. C’est un moment difficile mais important, et nous essayons de rester empathiques et constructifs.
Enfin, nous sommes chacun référent d’une troupe lors du festival. Cela signifie que nous les accueillons, les accompagnons dans leur installation, répondons à leurs questions, et veillons à ce qu’ils aient tout ce dont ils ont besoin pour le bon déroulement de leur spectacle. Nous leur présentons le régisseur et la salle où ils vont jouer, ainsi que les informations pratiques comme les tickets repas. Cela permet aux troupes de se sentir accompagnées dans une ambiance conviviale pendant tout leur séjour.
Nous tenons particulièrement à ce que les troupes amateurs soient accueillies dans un contexte professionnel au niveau technique, avec des régisseurs professionnels dans les salles. Cela fait partie de l’attention portée à chaque détail du festival, afin que l’expérience soit optimale pour les artistes comme pour le public.
Toutes les photos ont été prises par Émile Zeizig et sont à retrouver sur le site de Mascarille.
