INTERVIEW
Brigitte Munill & Serge Robert
BONJOUR, POUVEZ-VOUS VOUS PRÉSENTER ?
S.R: Je m’appelle Serge Robert. Je suis comédien depuis le début des années 2000. J’ai commencé à la Compagnie de l’Une, à Villefranche-sur-Saône, créée par Françoise Casile. C’est avec elle que j’ai appris le théâtre.
Par la suite, j’ai participé à différentes aventures théâtrales, notamment avec la troupe Berlimbimbroque à Reyrieux, avec laquelle je travaille toujours aujourd’hui. J’ai rejoint Théâtre en Soi en 2022 et c’est également dans ce cadre que j’ai commencé à me consacrer davantage à la mise en scène, notamment avec L’Affaire est dans le sac.
Depuis la fin, en 2022, de ma carrière professionnelle de consultant en informatique, je me consacre entièrement au théâtre, ce qui me permet de multiplier les projets.
B.M: Brigitte Munill, metteuse en scène, amateur.
J’ai commencé ma carrière professionnelle en tant qu’ experte comptable et commissaire aux comptes.
J’ai découvert le théâtre il y a bientôt 25 ans..En 2008, j’ai fait un choix de vie important : j’ai vendu mon cabinet d’expertise comptable pour emprunter un autre chemin, celui du théâtre.
Très vite, l’amour des enfants m’a conduite vers la transmission. J’ai créé l’association Les poids plumes , au sein de laquelle j’ai animé pendant 8 ans des ateliers de théâtre pour les enfants et adolescents. Les voir grandir, prendre conscience en eux, s’ouvrir aux autres grâce au théâtre a été une aventure humaine extraordinaire. Certains de mes anciens élèves, adultes aujourd’hui, continuent à pratiquer le théâtre, d’autres ont choisi une voie professionnelle en lien avec le spectacle vivant. Je ne peux pas dire que j’y suis pour quelque chose, mais savoir que le théâtre a semé en eux une graine qui continue à grandir est sans doute l’une de mes plus belles récompenses.
Aujourd’hui, je suis présidente de l’association Théâtre En Soi et metteuse en scène. Association domiciliée à Anse tout comme l’était l’association Les Poids Plumes.
Ce qui me passionne avant tout, c’est le travail avec les comédiens ; les accompagner pour qu’ils osent aller chercher en eux une vérité, une émotion, une humanité qui toucheront le public. J’aime défendre un théâtre sensible, exigeant, où l’on raconte des histoires qui interrogent, qui émeuvent et qui créent du lien. Je crois profondément que le théâtre n’est pas seulement un spectacle : c’est une rencontre. Une rencontre avec les autres, mais aussi avec une part de soi que l’on ne soupçonnait pas.
En tant que metteuse en scène, je me définis comme exigeante et bienveillante. J’aime accompagner les comédiens avec respect, en préservant leur sensibilité et leur fragilité, car c’est souvent là que naît la vérité du jeu. Je suis attentive au moindre détail : un silence, un regard, un déplacement, un souffle peuvent transformer une scène . Cette exigence n’est jamais une recherche de perfection mais une quête de justesse pour rendre chaque représentation plus vivante, plus humaine. Je ne cherche pas à fabriquer des personnages. je cherche à révéler ce que les comédiens ont déjà en eux.
POUVEZ-VOUS ME PRÉSENTER VOTRE TROUPE ? DEPUIS QUAND EXISTE-T-ELLE ET QUEL EST SON FONCTIONNEMENT ?
B.M: Théâtre En Soi est né en 2018. Son nom est un jeu de mots qui me tient particulièrement à cœur puisqu’il fait non seulement référence aux habitants d’Anse, les Ansois, mais surtout à l’expression « en soi », qui évoque l’intime.
Notre troupe est composée aujourd’hui de huit comédiens amateurs, tous animés par la même envie de raconter des histoires avec sincérité et exigence. Les comédiens sont bien sûr libres de faire partie d’autres compagnies, ce qui leur permet de continuer à jouer lorsqu’ils ne sont pas engagés sur un projet avec Théâtre En Soi.
Nous avons la chance d’être en résidence à Anse. La municipalité, que je remercie chaleureusement, met généreusement à notre disposition le théâtre Castel Com pour nos répétitions du jeudi soir ainsi que les week-ends lorsque cela est nécessaire. C’est un soutien précieux.
Comme toute association loi 1901, Théâtre En Soi est administré par un président, un secrétaire et un trésorier.
Sur le plan artistique, je propose des pièces aux comédiens, mais je ne cherche pas un texte simplement parce qu’il correspond au nombre de membres de la troupe. Je fonctionne à l’inverse : je choisis une œuvre qui m’emporte, puis je réfléchis à la distribution la plus juste.
Cela suppose que tous les comédiens ne jouent pas chaque année. Mais j’essaye d’une année sur l’autre de contenter tout le monde.
En 2024, Serge a mis en scène l’Affaire est dans le sac, tandis que j’ai dirigé Petits Crimes Conjugaux.
S.R: Le fonctionnement de Théâtre en Soi est assez souple. Nous ne montons pas forcément un projet chaque année. Les créations naissent avant tout des envies des comédiens et des opportunités qui se présentent. Nous avons un noyau d’environ six personnes, mais nous travaillons aussi régulièrement avec des comédiens extérieurs qui nous rejoignent pour un projet particulier.
Il n’y a aucune exclusivité. Chacun est libre de participer à d’autres aventures théâtrales puis de revenir travailler avec Théâtre en Soi. Ce qui nous rassemble, c’est avant tout l’envie de défendre des projets qui nous intéressent.
QUEL EST VOTRE RYTHME DE CRÉATION ET COMMENT CHOISISSEZ-VOUS LES SPECTACLES QUE VOUS MONTEZ ?
S.R: Chacun peut proposer un texte ou une idée de spectacle. L’Affaire est dans le sac, par exemple, est un projet que j’ai proposé.
Nous essayons généralement de mener plusieurs projets en parallèle afin de permettre au plus grand nombre de participer. À l’époque, Brigitte travaillait sur Petits crimes conjugaux, tandis que je montais L’Affaire est dans le sac avec d’autres membres de la compagnie.
Pour le choix des textes, il n’y a pas de critères stricts. Nous privilégions surtout la qualité de l’écriture et la richesse des émotions que le spectacle peut faire naître. Ce sont souvent des comédies, mais avec des sujets qui ont une certaine profondeur. Nous cherchons avant tout des textes qui nous donnent envie de raconter quelque chose.
B.M: En moyenne, il me faut une année pour créer un spectacle. Je suis assez exigeante ( mais je l’ai déjà dit…) et j’aime prendre le temps de laisser mûrir un projet. Je travaille beaucoup sur le texte, les personnages, le rythme, les silences, les intentions… Chaque détail compte pour donner naissance à une représentation vivante et profondément juste.
Depuis la création de Théâtre en Soi en 2018, malgré la parenthèse imposée par la crise sanitaire, nous avons monté cinq spectacles.
Le premier fut Dis à ma fille que je pars en voyage de Denise Chalem. Cette pièce a reçu quatre récompenses lors du festival Terres de Scènes de Villefranche-sur-Saône en 2019, dont le Prix de la Ville. Le journaliste et critique Jacques Nerson, membre du jury, avait salué une mise en scène minutieuse et une interprétation féminine d’une grande vérité. Fabienne Bitaud y a reçu le Prix de la meilleure interprétation féminine.
Ont suivi Le Dieu du carnage de Yasmina Reza, Petits Crimes conjugaux d’Éric-Emmanuel Schmitt, qui a obtenu deux prix, L’Affaire est dans le sac, mise en scène par Serge, puis cette année Merteuil de Marjorie Frantz.
Pour nourrir cette recherche, je vais chaque année au Festival d’Avignon, j’assiste à d’autres festivals, je lis des pièces contemporaines proposées par les éditeurs. C’est souvent un coup de cœur qui déclenche l’envie de monter un spectacle.
Le choix d’une pièce est toujours un moment très personnel. Mais je ne choisis jamais une pièce parce qu’elle sera facile à monter. Je la choisis parce qu’elle a quelque chose à raconter et parce qu’elle me touche suffisamment pour avoir envie de la partager avec le public.
VOUS AVEZ RÉCEMMENT CRÉÉ L’AFFAIRE EST DANS LE SAC DE BERNARD JADOT. POUVEZ-VOUS NOUS PRÉSENTER CE SPECTACLE ET NOUS EXPLIQUER CE QUI VOUS A DONNÉ ENVIE DE LE MONTER ?
S.R: L’Affaire est dans le sac, c’est l’histoire d’un directeur de casting persuadé de pouvoir manipuler tout le monde autour de lui. Lorsqu’il reçoit une candidate, les choses prennent une tournure inattendue. De fil en aiguille, elle se révèle beaucoup plus maligne que lui et finit par le manipuler avec la complicité de son assistante, sous le regard ironique de sa propre conscience.
Ce qui est assez cocasse, c’est que tout le monde voit cette conscience… sauf lui.
Ce qui m’a plu dans cette pièce, c’est justement ce renversement. On voit un homme qui se croit tout-puissant et qui finit par comprendre qu’il ne maîtrise finalement pas grand-chose. Il y a aussi un petit côté féministe que j’aimais beaucoup : ce sont les femmes qui prennent le dessus et qui font tomber cette figure masculine de pouvoir.
J’avais rencontré Bernard Jadot au début des années 2010 lors d’une séance de dédicaces à Villefranche-sur-Saône. J’avais acheté le texte et, dès cette époque, j’avais eu envie de le monter. J’y voyais un formidable potentiel comique, mais aussi une vraie profondeur dans le propos.
Quand l’occasion s’est présentée de proposer un projet à la troupe, c’est tout naturellement cette pièce qui m’est revenue en tête.
COMMENT LE PUBLIC A-T-IL ACCUEILLI LE SPECTACLE ?
S.R: Très bien. Nous avons joué la pièce à six reprises.
Le public a toujours été au rendez-vous et les retours ont été très positifs. Les spectateurs ont beaucoup apprécié l’humour de la pièce, mais aussi ce qu’elle raconte derrière les situations comiques.
Aujourd’hui, nous ne la jouons plus, notamment parce que l’un des comédiens principaux a quitté la troupe et ne souhaitait pas poursuivre l’aventure. Mais pourquoi pas la remonter un jour dans un autre contexte ou avec une nouvelle distribution.
VOUS AVEZ EU L’OCCASION D’ÉCHANGER AVEC BERNARD JADOT AUTOUR DE SON TEXTE. COMMENT CETTE RENCONTRE S’EST-ELLE MISE EN PLACE ?
S.R: Lorsque nous avons décidé de monter la pièce, je l’ai immédiatement contacté pour lui présenter le projet. Il a tout de suite trouvé l’idée intéressante et s’est montré très enthousiaste à l’idée qu’une troupe amateur s’empare de son texte.
Nous avons organisé une rencontre avec l’ensemble des comédiens. Nous avons échangé sur la pièce, sur les personnages, sur les motivations qui l’avaient conduit à l’écrire. C’était particulièrement intéressant d’avoir accès au regard de l’auteur tout en conservant notre propre liberté d’interprétation.
Par la suite, je l’ai invité à assister à une répétition puis à venir voir le spectacle.
QUELLES ONT ÉTÉ LES PLUS-VALUES DE POUVOIR DIALOGUER DIRECTEMENT AVEC L’AUTEUR ?
S.R: Ce qui m’a frappé, c’est sa grande ouverture d’esprit.
Par exemple, dans sa version, la conscience du directeur de casting était incarnée par une femme. Dans notre mise en scène, nous avons choisi de confier ce rôle à un homme. Avant de prendre cette décision, je l’ai appelé pour lui demander ce qu’il en pensait.
Sa réponse a été très simple : « La conscience n’a pas de sexe. »
Cette phrase résume assez bien l’esprit de nos échanges. Je ne lui demandais pas une autorisation. Je sollicitais son avis et nous échangions véritablement autour de la pièce.
C’était très enrichissant parce qu’il ne cherchait jamais à imposer sa vision. Au contraire, il était curieux de découvrir ce qu’une autre troupe pouvait faire de son texte.
CES ÉCHANGES ONT-ILS INFLUENCÉ VOTRE MISE EN SCÈNE, VOTRE INTERPRÉTATION OU VOTRE COMPRÉHENSION DE LA PIÈCE ?
S.R: Ils n’ont pas modifié nos choix de mise en scène à proprement parler, mais ils ont incontestablement enrichi notre compréhension du texte et des personnages.
Quand Bernard est venu rencontrer les comédiens, ceux-ci avaient déjà commencé leur travail. Ils avaient construit une première vision de leurs personnages. Pouvoir confronter cette vision à celle de l’auteur a été très précieux.
Ce qui était agréable, c’est qu’il ne donnait jamais de directives. Il partageait simplement son regard et nourrissait la réflexion de chacun.
Quelques mois plus tard, nous sommes allés voir sa propre mise en scène de la pièce à Lyon. C’était passionnant de découvrir une autre lecture du même texte. Son approche était plus proche du cabaret, tandis que la nôtre suivait une direction différente. Les deux propositions étaient très cohérentes et particulièrement intéressantes.
QUELS SONT VOS PROJETS À VENIR ?
B.M: Pour ma part, nous poursuivons actuellement les représentations de Merteuil de Marjorie Frantz.
A partir de septembre, je commencerai la mise en scène d’Alter Ego, de Cédric Chapuis. Cette pièce est inspirée de l’histoire vraie de Billy Milligan, surnommé « L’homme aux mille visages » atteint d’un trouble dissociatif de l’identité.
Pourquoi ce choix ? Parce qu’au-delà de son histoire singulière, c’est un texte qui nous interroge sur notre identité, nos blessures, et les différentes facettes que nous portons en nous.
S.R: De mon côté, je travaille actuellement sur un projet qui me tient particulièrement à cœur : la mise en scène d’une pièce que j’ai moi-même écrite.
Ce spectacle réunira, notamment, des comédiens de Théâtre en Soi, mais aussi venant d’autres horizons. Le projet sera développé avec la compagnie Berlimbimbroque. C’est un projet ambitieux qui mobilise beaucoup de monde et dont la création est envisagée pour la fin de l’année 2027.
UN MOT POUR TERMINER ?
S.R: Théâtre en Soi est avant tout une compagnie de passionnés. Nous essayons de défendre un théâtre de qualité, porté par l’envie de raconter des histoires et de partager des émotions.
Le répertoire théâtral est immense et il y a toujours de magnifiques textes à découvrir et à faire vivre. Quand on a la chance de travailler avec des personnes passionnées, qu’il s’agisse des comédiens, des metteurs en scène ou des auteurs, c’est une aventure formidable.
Pour ma part, le théâtre occupe une place essentielle dans ma vie. Pendant près de vingt ans, je l’ai pratiqué en parallèle d’une activité professionnelle très prenante. Depuis ma retraite, je peux m’y consacrer pleinement et cette passion n’a fait que grandir.
B.M: J’aimerais simplement rappeler que le théâtre amateur est une formidable richesse. Amateur ne signifie pas amateurisme. Derrière chaque spectacle, il y a des mois de travail, d’exigence, de doutes, de joie et un immense investissement humain.
Le théâtre est un art vivant. Rien ne remplace l’émotion d’une représentation partagée, ce moment unique où les comédiens et les spectateurs respirent ensemble, où chacun ressort avec une émotion, une question ou un regard différent sur le monde.
Mais tout cela n’existe que grâce au public. Sans lui, le théâtre ne peut pas vivre. Aujourd’hui, il est de plus en plus difficile de faire venir les spectateurs, tant les sollicitations sont nombreuses. Pourtant, pousser la porte d’une salle de théâtre, c’est s’offrir un moment hors du temps, une rencontre avec des artistes passionnés et avec soi-même.
Tant qu’il y aura des spectateurs pour s’émouvoir, rire, réfléchir ou simplement partager un instant ensemble, le théâtre continuera à remplir sa plus belle mission : nous rappeler ce qui nous relie les uns aux autres.
