INTERVIEW

Line Collet

Ce printemps, la Cie Ennoia a rejoint la FNCTA, avec l’envie notamment de pouvoir postuler aux festivals du réseau.  Quelques mois plus tard, la compagnie lyonnaise participe aux Rencontres Ardéchoises avec “La Grande Dépression”. Rencontre avec Line Collet pour en savoir plus sur la compagnie et son parcours.

BONJOUR, POUVEZ-VOUS VOUS PRÉSENTER ?

Je m’appelle Line Collet, je suis metteuse en scène, comédienne et pédagogue. Je travaille au sein de la Compagnie Ennoia, où nous portons les différents projets avec Adrien Pont, qui est lui aussi metteur en scène, comédien et pédagogue.

La Compagnie Ennoia a été créée en octobre 2020. Elle aura donc six ans en octobre prochain.

POUVEZ VOUS NOUS EN DIRE PLUS SUR LE NOM DE VOTRE COMPAGNIE ? SA SIGNIFICATION ?

Ennoia vient du grec ἔννοια, qui signifie « faculté de penser ».

À l’époque, on savait qu’on voulait un nom qui ne sonne pas immédiatement français et qui ne fasse pas naître un imaginaire trop précis. Par exemple, si on s’était appelés « La Compagnie Bulle », ça aurait tout de suite pu évoquer quelque chose de particulier chez les gens. Alors qu’Ennoia est suffisamment abstrait pour que chacun puisse y projeter son propre imaginaire.

Et puis, quand on a découvert sa signification, ça correspondait très bien à notre projet artistique : créer des spectacles qui ont du sens, qui questionnent et qui ont une portée sociale et sociétale.

"La grande dépression" - Compagnie Ennoia

POUVEZ VOUS NOUS PARLER DU FONCTIONNEMENT DE VOTRE STRUCTURE ?

La gouvernance de la compagnie est assurée par un bureau, avec une présidente, Aurélie Pinche, et un trésorier-secrétaire, Antoine Mangin. Tous les deux ne viennent pas du tout du monde du spectacle.

Aurélie a été très longtemps engagée dans l’univers scout. C’est une amie de longue date et, au moment de la création de la compagnie, on cherchait une présidente qui soit intéressée par la vie associative, le fonctionnement d’une structure, la gestion de projets… mais qui puisse aussi nous accompagner sans intervenir directement dans les choix artistiques, puisque ce n’est pas son métier. Elle est commerciale, donc elle pouvait également nous apporter son regard sur la gestion de projet. Quand on lui a proposé, ça lui a paru assez logique : elle venait d’arrêter ses activités dans le scoutisme, qui lui prenaient beaucoup de temps, et elle avait envie de continuer à s’investir dans le milieu associatif. Pour nous, c’était aussi une manière d’être accompagnés par quelqu’un qui avait des compétences dans plein de domaines, tout en conservant notre liberté artistique.

Avec Adrien, on porte ensemble les projets artistiques de la compagnie. On travaille ensemble à l’écriture, à la mise en scène et au jeu. Notre premier spectacle La Loi du silence que nous avons écrit, mis en scène et que nous interprétons, porte sur la lutte contre le harcèlement scolaire. Le deuxième, Être* (?), porte sur la prévention des cancers liés aux papillomavirus et est joué par Adrien, Elsa Verdon et moi-même.

"La grande dépression" - Compagnie Ennoia

VOUS ÊTES UNE COMPAGNIE PROFESSIONNELLE, POURQUOI LE CHOIX D’AVOIR OUVERT UNE “ANTENNE” AMATEUR ?

L’antenne amateur fait vraiment partie intégrante du projet de la compagnie. Nous l’avons mise en place en septembre 2022. On n’a pas pu la lancer tout de suite, notamment à cause du Covid et des protocoles sanitaires, mais surtout, on voulait prendre le temps de mûrir le projet.

On ne voulait pas simplement créer des troupes pour créer des troupes, ni donner des cours de théâtre dans une logique de professeur à élève. On voulait garder une véritable démarche de mise en scène, avec des comédiens amateurs, bien sûr, mais avec la même exigence artistique que celle qu’on peut avoir dans un cadre professionnel.

C’est vraiment comme ça qu’on travaille avec eux, autour de deux mots qui sont un peu les mantras de la compagnie : la bienveillance et l’exigence. Pour nous, les deux vont ensemble. On sait aussi à quel point le milieu du spectacle peut parfois être compliqué humainement, donc c’était important de créer un cadre de travail exigeant sans reproduire certaines violences qu’on peut rencontrer ailleurs.

Quand l’antenne amateur a été lancée en septembre 2022, nous avions trois troupes. Petit à petit, le projet a grandi, jusqu’à atteindre cinq troupes cette dernière saison. À la rentrée, nous repassons à quatre. Ce n’est absolument pas faute d’inscriptions, au contraire : on cherche plutôt comment réussir à faire une place à tout le monde.

Mais notre objectif n’est pas de devenir une école de théâtre, ni une usine, ni de faire de l’activité amateur un moyen de financer les projets professionnels de la compagnie. Ce n’est vraiment pas notre logique.

Aujourd’hui, Adrien et moi assurons les mises en scène de ces troupes. Avec cinq groupes, ça représentait cinq spectacles à monter et une cinquantaine de personnes à accompagner, et ça commençait à devenir beaucoup. Ce à quoi on tient énormément, c’est de connaître vraiment les gens avec qui on travaille : connaître leur prénom, ce qu’ils font dans la vie, leurs fragilités, leur manière de travailler au plateau, savoir comment les accompagner et les diriger.

Même si nous avons chacun nos groupes, nous pouvons nous remplacer quand l’un de nous est pris par un autre projet. Donc, finalement, on connaît tout le monde. Et on s’est rendu compte que si on continuait à augmenter le nombre de troupes, on finirait forcément par perdre cette proximité. C’est précisément ce qu’on veut préserver.

"La grande dépression" - Compagnie Ennoia

Le projet ne se limite pas non plus au spectacle de fin d’année. Il y a plusieurs étapes au cours de la saison. En décembre, les comédiens ont une première rencontre avec le public autour d’une petite forme : ça peut être des saynètes, des monologues ou autre chose, selon le travail mené cette année-là. Cette restitution est gratuite et ouverte au public.

Puis, à partir de février, on commence à travailler sur les spectacles de fin d’année, qui sont présentés en juin dans des théâtres lyonnais. Chaque spectacle est joué deux fois. Ça nous semblait important qu’ils puissent réellement éprouver ce que c’est que de jouer un spectacle plusieurs fois, et ne pas avoir cette frustration de travailler toute une année pour une seule représentation. Et puis, entre la première et la deuxième, il se passe déjà énormément de choses dans le jeu.

Mais surtout, nous avons développé un parcours du spectateur, et pour nous c’est presque un projet à part entière. Il y a derrière ça une vraie volonté de démocratisation culturelle : permettre à chacun et à chacune de faire du théâtre, de se sentir légitime à en faire, mais aussi de se sentir légitime à entrer dans un théâtre.

On leur dit souvent : faire du théâtre, c’est très bien, mais il faut aussi aller en voir. Et surtout, vous avez le droit de pousser la porte de n’importe quel théâtre. Le théâtre n’appartient pas uniquement à ceux qui en connaissent déjà les codes, qui ont grandi avec ou qui ont l’habitude d’y aller.

Comme nous sommes à côté de Villeurbanne, nous travaillons notamment avec le Théâtre National Populaire. Chaque année, on construit un parcours avec Daniel Janson, responsable des relations publiques. Avant même la sortie du programme, il nous indique les spectacles qui pourraient être intéressants pour nos groupes. On essaie volontairement de choisir des formes différentes, parfois des choses qu’ils n’iraient pas voir spontanément.

Trois spectacles sont intégrés directement à l’inscription annuelle, donc ils font partie du parcours. Mais certains vont ensuite beaucoup plus loin. Daniel vient également présenter la saison du TNP spécifiquement aux participants d’Ennoia, puis ils peuvent bénéficier d’un tarif de groupe et on organise ensemble les différentes sorties.

Et il y en a qui finissent par aller voir dix spectacles dans l’année. C’est ça qui est assez génial.

Certains nous ont déjà dit : « Je n’avais jamais passé la porte d’un théâtre, et encore moins du TNP. Je ne pensais pas que ça pouvait être pour moi. »

Pour nous, le spectacle vivant relève aussi d’un droit culturel que chacun doit pouvoir s’approprier. Et si notre travail peut simplement donner ce petit coup de pouce qui permet à quelqu’un de se dire : « En fait, c’est aussi pour moi, j’ai le droit d’y aller », alors on considère qu’on a déjà réussi quelque chose.

"La grande dépression" - Compagnie Ennoia

COMMENT SE DÉROULENT LES RÉPÉTITIONS ?

Les répétitions sont hebdomadaires, une fois par semaine. Nous avons différents créneaux : 18h30-20h, donc une heure et demie, et 20h-22h, donc deux heures.

On s’est rendu compte que ces deux formats répondaient aussi à des réalités de vie différentes. Certains arrivent directement après le travail et ont besoin de pouvoir rentrer un peu plus tôt pour retrouver leur famille, leurs enfants ou simplement préserver leur équilibre dans la semaine. Pour eux, une heure et demie est un format qui fonctionne très bien.

Et puis il y en a d’autres qui préfèrent avoir davantage de temps au plateau et pour qui deux heures passent très vite. Donc finalement, ces deux créneaux permettent aussi à chacun de trouver un rythme qui lui correspond.

"La grande dépression" - Compagnie Ennoia

QUELLE EST LA PLUS VALUE POUR VOUS DE TRAVAILLER AVEC DES AMATEURS ?

La capacité à s’adresser aux gens. Je crois vraiment que, pour nous, transmission et création sont liées. Je suis d’accord avec ce que dit Jean Bellorini, l’ancien directeur du TNP : tout fonctionne un peu en vases communicants.

Quand je travaille avec eux, je dois sans cesse me demander comment leur expliquer le chemin qu’ils doivent emprunter pour arriver à l’état que je recherche. Et en même temps, je me demande : « Comment j’aimerais qu’on me parle sur scène si j’étais à leur place, au plateau ? » Ça m’oblige à devenir une meilleure pédagogue, mais aussi une meilleure metteuse en scène.

Et puis leur travail me renvoie forcément à mon propre travail. Quand quelqu’un cherche quelque chose sur scène et n’y arrive pas, je peux me demander : est-ce que c’est lui qui ne trouve pas, ou est-ce que c’est moi qui ai mal expliqué ? Parfois, on me pose une question très simple sur une respiration, un déplacement, une intention, et je me rends compte que mon indication n’est peut-être pas si juste que ça.
Il m’arrive de leur dire : « Attends, il faut que je le fasse. » Je vais au plateau avec eux et, parfois, je me rends compte : « Ah oui, non, ce n’est pas organique du tout. Tu as raison. Il faut qu’on cherche autre chose. » Et ça, je trouve ça très précieux. Leur manière de questionner le travail peut aussi m’amener à remettre en question mes propres indications.

C’est aussi pour ça que je tiens à parler d’une relation entre metteur en scène et comédien, et pas d’une relation professeur-élève. Le savoir n’est pas uniquement descendant. Bien sûr, j’ai une expertise qu’ils n’ont pas encore, mais leurs questions, leurs intuitions ou leurs difficultés peuvent aussi déplacer mon regard sur le travail.

Pour moi, ce sont vraiment des activités complémentaires. Ça permet de rester en mouvement, de ne pas devenir statique dans sa pratique et, surtout, de garder les pieds sur terre. Je trouve ça très important dans ce métier.

Et puis il y a aussi une forme de fraîcheur. Les amateurs peuvent poser des questions très simples, auxquelles on ne pense plus forcément quand on travaille depuis longtemps, et qui nous obligent à regarder autrement ce qu’on croyait évident.

"La grande dépression" - Compagnie Ennoia

VOUS ALLEZ JOUER AUX RENCONTRES ARDÉCHOISES EN SEPTEMBRE, EST CE LA PREMIÈRE FOIS QUE VOUS ALLEZ PARTICIPER À UN FESTIVAL ?

Oui, c’est la première fois. Mais ce qui est intéressant, c’est que l’idée ne vient pas de nous.

Ce sont des comédiens des troupes, très motivés, qui nous ont dit : « Nous, on aimerait bien continuer à faire vivre les spectacles après les représentations de fin d’année. » Comme on crée plusieurs spectacles chaque saison depuis 2022, on commence effectivement à avoir un petit répertoire.

Ils nous ont donc proposé de candidater à des festivals de théâtre amateur. On leur a dit : « Très bonne idée, mais nous, on n’a pas le temps de nous en occuper ! » Parce que derrière, il y a énormément de travail : la prospection, les candidatures, la communication, le budget, la logistique, les autorisations…

Et finalement, ils ont tout pris en charge eux-mêmes. Ils ont créé leur propre comité de pilotage, avec plusieurs groupes de travail autour du budget, de la communication, de la prospection, de la logistique ou encore des questions juridiques. Maintenant qu’un festival est confirmé, ils organisent également les disponibilités des comédiens, les répétitions, les costumes… C’est vraiment eux qui portent tout le projet.

Moi, j’interviens simplement comme metteuse en scène. Je leur demande quand est la répétition, je viens faire un filage, retravailler le spectacle avec eux et, bien sûr, je les accompagne lors de la représentation.

Et on est très, très fiers de ça, parce que c’est vraiment un projet qu’ils se sont approprié. Ils ont eu envie de continuer à jouer, ils se sont organisés et ils ont pris les choses à bras-le-corps.

Cette année, pour cette première expérience, ils ont déposé quatre candidatures et deux ont été retenues. Nous jouerons donc La Grande Dépression aux Rencontres Ardéchoises en septembre, et un autre spectacle participera également au festival « Quincy soit-il ».

"La grande dépression" - Compagnie Ennoia

POUVEZ-VOUS NOUS PARLER DU SPECTACLE “LA GRANDE DÉPRESSION” QUE VOUS PRÉSENTEREZ ?

C’est un spectacle que j’ai découvert un peu par hasard. J’avais fait une sélection de textes à la médiathèque de Vaise, à Lyon, notamment à partir des coups de cœur des bibliothécaires, et La Grande Dépression en faisait partie. Je l’ai emporté presque au cas où, et c’est finalement le premier texte que j’ai lu.

Ce qui m’a tout de suite intéressée, c’est qu’il y a très peu de didascalies et que l’écriture laisse beaucoup de liberté. Le texte est aussi écrit de manière inclusive, donc les rôles peuvent être interprétés aussi bien par des femmes que par des hommes.

À partir de là, j’ai choisi de dédoubler les rôles : un même personnage dépressif peut être joué par plusieurs personnes au cours du spectacle. C’était important pour moi de montrer qu’il n’y a pas un profil type de la dépression, et que n’importe qui peut traverser une difficulté liée à la santé mentale. C’était vraiment mon parti pris de metteuse en scène.

Quand j’ai lu le texte, beaucoup de choses me sont venues assez vite. Je voyais déjà comment certaines scènes pouvaient se dessiner. Je trouve que l’écriture de Raphaël est très intéressante pour ça : elle ne verrouille pas les choses. Elle ne dit pas : « Ce personnage doit entrer comme ça, avec tel accessoire, faire ceci ou cela. » Elle laisse énormément d’espace à la mise en scène et au jeu.

On a donc pris beaucoup de libertés, et c’est aussi ce qui nous a plu dans ce texte.

Au début, les comédiens étaient un peu désarçonnés par ce manque d’indications. Puis, très vite, ils se sont emparés de cette liberté. Et malgré le sujet, il y a aussi beaucoup d’humour dans le spectacle, ce qui a rendu les répétitions très vivantes (et pleines de fous-rires !).

"La grande dépression" - Compagnie Ennoia

UN MOT POUR TERMINER SUR VOS FUTURS PROJETS ?

Le dernier projet que j’aimerais partager, parce qu’on en est très fiers aussi, concerne encore une fois les troupes amateurs.

Nous avons monté cette année un premier projet de mobilité européenne Erasmus+. L’idée est de partir en Allemagne avec treize participants pour découvrir le théâtre brechtien directement là où il s’est développé.

Nous partirons à Berlin du 24 au 31 octobre. Le projet permet de prendre en charge le voyage, le logement et les repas, donc de rendre cette mobilité réellement accessible aux participants.

Sur place, nous allons notamment travailler autour de Brecht, de la distanciation et de son approche du théâtre. On nous a conseillé de partir du texte Les Fusils de la mère Carrar, que je ne connaissais pas et qui a notamment été pensé pour pouvoir être joué par des amateurs. Je trouve ça particulièrement intéressant pour notre projet.

Le texte parle de la lutte contre le fascisme, et forcément, ce sont des questions qui résonnent aujourd’hui. Ça rejoint tout ce qu’on cherche à défendre autour de la démocratisation culturelle, de l’esprit critique et de l’engagement citoyen. Pour nous, pratiquer le théâtre, ce n’est pas seulement apprendre à jouer : c’est aussi apprendre à regarder le monde, à questionner ce qu’on voit et à prendre la parole.

Nous allons également découvrir le Berliner Ensemble et rencontrer le collectif P14, qui travaille avec des jeunes et des amateurs dans un environnement artistique professionnel. C’est une forme assez hybride, et ça nous intéresse beaucoup parce que ça fait écho à notre propre manière d’envisager la pratique amateur.

À notre retour, l’idée est de créer une petite forme autour des Fusils de la mère Carrar, qui sera présentée en décembre lors de nos restitutions de mi-année.

Et surtout, on aimerait que ce projet ne soit pas un « one shot ». Notre objectif est de pouvoir inscrire ces mobilités européennes dans la durée et d’emmener chaque année de nouveaux participants découvrir d’autres traditions théâtrales, d’autres façons de travailler et d’autres cultures.

On pense déjà à l’Italie, par exemple, autour de la Commedia dell’arte.

L’idée, au fond, c’est vraiment de leur montrer qu’il n’existe pas une seule façon de faire du théâtre…

"La grande dépression" - Compagnie Ennoia
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