INTERVIEW
Raphaël Gautier
Dans le cadre de la 17e édition des Rencontres Ardéchoises, la Cie Ennoia présentera “La Grande Dépression”, un texte de l’auteur et metteur en scène Raphaël Gautier. Invitée dans le cadre du réseau FNCTA, la compagnie donnera à découvrir cette pièce à Aubenas le 12 septembre. Nous avons rencontré son auteur pour échanger sur son parcours, son écriture et la genèse de cette œuvre.
BONJOUR RAPHAËL. POUR COMMENCER, POUVEZ-VOUS VOUS PRÉSENTER ?
Je m’appelle Raphaël Gautier, je suis auteur de théâtre et metteur en scène. J’ai été étudiant à l’ENSATT entre 2017 et 2020, dans le département d’écriture. C’est là que j’ai vraiment approfondi la question de l’écriture théâtrale. Depuis, je mène des projets d’écriture et de mise en scène avec ma propre compagnie et avec d’autres également.
VOTRE COMPAGNIE S’APPELLE NYXS. EST-CE QUE CE NOM A UNE SIGNIFICATION PARTICULIÈRE ?
Oui, c’est la divinité de la nuit. On a placé le travail sous l’égide de la nuit, lieu d’obscurité mais aussi d’imagination – comme la boîte noire du théâtre. La compagnie travaille autour de mes projets d’écriture et de mise en scène. Je travaille avec des artistes, interprètes ou concepteurs et conceptrices, dont beaucoup sortent de l’ENSATT, mais pas seulement.
QU’EST-CE QUI VOUS A CONDUIT VERS L’ÉCRITURE THÉÂTRALE ? Y A-T-IL EU UN DÉCLIC OU UNE RENCONTRE DÉTERMINANTE ?
Comme beaucoup de gens, ça a d’abord été le goût de la lecture, de la littérature. Et ce goût-là amène à vouloir faire soi-même, donc à écrire. Quand j’étais plus jeune, au lycée, j’ai aussi eu le goût du théâtre qui est arrivé par le jeu, notamment par l’option théâtre et différentes troupes. Ces deux passions, l’écriture d’une part et le théâtre d’autre part, se sont un peu rejointes.
VOUS AVEZ PRATIQUÉ LE THÉÂTRE EN TANT QUE COMÉDIEN. EST-CE UNE ACTIVITÉ QUE VOUS PRATIQUEZ ENCORE AUJOURD’HUI ?
Je ne suis pas comédien professionnel et, malgré ce goût du jeu que j’ai, ce qui m’intéresse le plus, c’est de réfléchir à la dramaturgie, à la forme – qu’elle soit littéraire ou scénique. Par ailleurs, un de mes plaisirs, aujourd’hui, en tant que metteur en scène, c’est la direction d’acteurs où je retrouve la réflexion sur le jeu.
VOUS METTEZ ÉGALEMENT EN SCÈNE. EST-CE VOUS QUI METTEZ EN SCÈNE TOUS VOS PROJETS ?
Non, pas du tout. Je monte certains de mes textes avec ma compagnie – nous venons de créer ma pièce La Détente. Et puis parfois, il y a d’autres personnes qui mettent en scène ce que j’écris. Par exemple, La Grande Dépression, je ne l’ai jamais mise en scène. Aymeline Alix en a fait une mise en scène l’année dernière.
POUVEZ-VOUS NOUS PARLER DE LA GRANDE DÉPRESSION ? COMMENT EST NÉE CETTE PIÈCE ET QU’AVIEZ-VOUS ENVIE DE RACONTER À TRAVERS ELLE ?
Dans le département d’écriture de l’ENSATT, en première année, on avait des commandes. C’était un exercice donné par l’école. Le thème qui nous avait été donné, c’était « 1933 », l’année d’arrivée d’Hitler au pouvoir. À travers 1933, c’était plus largement la question de la montée du fascisme qui était posée et, plus largement encore, des liens avec notre présent. J’ai commencé à consulter des livres d’histoire sur cette période, sur la montée du nazisme en Allemagne. Et j’ai découvert que les nazis avaient des liens avec des artistes, des industriels, des entreprises qui ne se limitaient pas à l’Allemagne, mais qui allaient beaucoup plus loin dans le monde occidental. Un peu par hasard, j’ai découvert qu’il y avait des connexions entre l’Allemagne nazie et les studios Disney. Quand j’ai découvert ça, j’ai été un petit peu déconcerté parce que Disney, c’est des souvenirs d’enfance très forts, des sensations d’innocence, de monde merveilleux. Et l’Allemagne nazie, c’est, évidemment, tout le contraire. Une sorte de court-circuit s’est produit. J’ai donc commencé des recherches. Quels étaient les liens que Disney avait avec les nazis ? Est-ce qu’il y avait eu des proximités idéologiques ? Est-ce qu’il y avait, au contraire, des distances ?
Je me suis rendu compte que je pouvais partir de ce matériau de recherche pour raconter une histoire : l’histoire des années 1930 et des décennies qui ont suivi, à partir des liens entre les studios Disney et le IIIᵉ Reich. Par exemple, Wernher von Braun, qui collabora avec Disney et qui avait été un membre éminent des SS. Après la guerre, il a été recruté par la NASA pour mettre au point le programme spatial qui a mené au premier pas sur la Lune. Il y avait aussi l’histoire de Leni Riefenstahl, qui était une grande réalisatrice nazie et qui a rencontré Disney. J’ai découvert également que Blanche-Neige était l’un des films préférés d’Hitler. Goebbels et Hitler prenaient Blanche-Neige comme modèle esthétique. Quand je découvre toutes ces choses-là, il y a forcément un trouble qui se crée. D’où naissent nos imaginaires, qui se sont beaucoup construits avec Disney ? Qu’est-ce qui les influence ?
À partir de tout cela, j’ai commencé à écrire une pièce qui raconte l’histoire d’un personnage dépressif aujourd’hui. À la suite d’un cambriolage, il va découvrir ces liens entre l’empire Disney et le IIIᵉ Reich. Dans son théâtre mental, il crée une collision entre ces deux histoires.
L’idée n’est pas du tout de dire que Disney est nazi (ce qui n’est pas prouvé, malgré son idéologie extrêmement conservatrice), ou qu’on est nazi si on aime Disney ! C’est plutôt de créer un trouble en racontant ces deux histoires parallèles, leurs distances, leurs fusions, mais aussi leurs confrontations.
LE TEXTE A ENSUITE ÉTÉ RETRAVAILLÉ PLUSIEURS ANNÉES APRÈS SA PREMIÈRE ÉCRITURE ?
J’ai écrit une première version quand j’étais à l’ENSATT, en 2017-2018. À la sortie de l’ENSATT, en 2020, j’étais en dialogue avec Théâtre Ouvert, à Paris, qui est un théâtre spécialisé dans les écritures contemporaines. Je leur ai envoyé La Grande Dépression dans une première version. Ils m’ont proposé de faire un travail autour de ce texte avec une promotion de l’ESAD (École Supérieure d’Art Dramatique). Dans le cadre de ce travail, j’ai repris le texte. Il y avait des choses qui ne tenaient plus avec le recul, donc je suis arrivé à une nouvelle version du texte, qui est la version actuelle. La pièce est éditée chez Esse Que Éditions, qui a aussi publié une deuxième pièce, La Détente.
LORSQUE DES COMPAGNIES S’EMPARENT DE VOTRE TEXTE, AVEZ-VOUS DES ATTENTES PARTICULIÈRES OU LEUR LAISSEZ-VOUS UNE TOTALE LIBERTÉ ?
Je leur laisse une grande liberté sur la mise en scène, mais je tiens quand même à ce que le texte soit respecté.
ET EN MÊME TEMPS, VOIR D’AUTRES PERSONNES METTRE EN SCÈNE VOTRE TEXTE PEUT AUSSI ÊTRE UNE EXPÉRIENCE INTÉRESSANTE ?
Oui, c’est intéressant. Et puis c’est un des vrais plaisirs de l’écriture de théâtre. Quand on écrit, on pense forcément à des voix, à des rythmes, éventuellement à un décor, mais on n’écrit pas une mise en scène dans sa tête. On est sur le texte. Quand d’autres gens mettent en scène le spectacle, on voit des choses qu’on n’avait pas vues soi-même. C’est une expérience passionnante que de sentir des éléments qu’on n’avait pas conscientisés ou qu’on avait un peu oubliés au fil du travail.
QUELS SONT VOS PROJETS OU VOTRE ACTUALITÉ EN CE MOMENT ?
La saison dernière, j’ai mis en scène un texte qui s’appelle La Détente. J’y raconte l’histoire d’un mouvement d’opposition à la construction d’une centrale nucléaire et la transformation d’un personnage dans ce mouvement de contestation. C’était un travail à la fois d’écriture et de mise en scène. En ce moment, je travaille avec une metteuse en scène, Lucile Lacaze, sur une adaptation du roman Jane Eyre de Charlotte Brontë. Ce sera créé au CDN de Besançon cette saison. Et je travaille sur de nouveaux projets d’écriture.
POUR TERMINER, QUE REPRÉSENTE POUR VOUS LE THÉÂTRE DANS LE MONDE ACTUEL ?
Aujourd’hui, on est de plus en plus écrasé par d’énormes fictions dominantes, dictées par des empires capitalistes et fascistes. Le théâtre a la force de sa pauvreté. Il peut, en souterrain, écrire d’autres histoires, des histoires dissidentes, critiques.
