De la création par mauvais temps

 

Pourquoi ? Vous demandez pourquoi nous sommes ici ?

– Eh quoi ! dites-vous : vous voulez ouvrir  les salles de spectacle ? vous ne pensez qu’à la rigolade ? à la bamboche ? n’y a-t-il pas mieux à faire quand les gens meurent et tombent malades que de se « divertir » ?

– Oui. Quand les gens tombent malades il faut d’abord les soigner par tous les moyens dont on dispose. Ne pas fermer les lits dans les hôpitaux quand on en manque déjà. Et si les gens sont en train de mourir, éviter de les tenir dans l‘abandon et l’isolement – loin de celles et ceux dont ils voudraient encore être proches.

Mais qui vous dit alors que le divertissement n’est pas salutaire ?

Qui vous dit que les clowns n’apportent rien aux enfants qui souffrent ? Qui vous dit que les chants et les danses n’apportent rien aux corps affaiblis ?

CHANTS ET DANSES : je me suis procuré autrefois un enregistrement qui s’appelait tragoudia tis sterea hellada : « chants et danses de la Grèce intérieure ». La traduction montre que  chants et danses ce n’est rien d’autre que tragoudia : tragédie. Les chants et les danses demeurent l’expression même de la tragédie.

Plus récemment j’étais au camp des Mille près d’Aix-en-Provence ou l’administration française a incarcéré par erreur – sous prétexte de les protéger – des résistants allemands au nazisme. Que faisaient de leurs jours parmi les prisonniers de ce camp, et dans la crainte d’être déportés, les peintres Otto Dix, Hans Bellmer ou Max Ernst ? Les écrivains Lion Feuchtwangler ou Manès Sperber ? Du théâtre ! Oui, dans les travées mal éclairées de l’ancienne usine, entre les corvées et l’angoisse des insomnies, les artistes  confinés là écrivaient du théâtre et jouaient. Dans l’attente de l’exil ou de la déportation, ils jouaient.

Des comédies et des opéras ont été joués dans les camps de travail et d’extermination nazis. L’exemple le plus célèbre est sans doute celui de Germaine Tillon qui écrit à Ravensbrück une opérette, Le Verfügbar aux enfers. Plus récemment, entre les tirs des snipers des représentations eurent lieu dans Sarajevo assiégée. Sorj Chalandon raconte (dans Le 4ème mur, roman adapté au théâtre par la compagnie Les Asphodèles) comment dans Beyrouth à feu et à sang un metteur en scène franco-grec a fait représenter Antigone (celle de Sophocle) par une « troupe » ou plutôt un rassemblement hétéroclite et improbable comprenant des réfugiés palestiniens, des phalangistes chrétiens,  des maronites, des chiites ou des sunnites…

Devant ces épouvantables tragédies, le virus qui nous occupe, et qui affecte certains d’entre nous, paraît bien dérisoire.

C’est pourtant ce virus (terme par lequel nous désignons quelques milliards de virus) qui interdit nos pratiques culturelles, celles qui ont permis d’affirmer vie et dignité dans les circonstances les plus extrêmes.

Le virus décide que la chasse et la pêche sont essentielles mais que la danse ne l’est pas.

Le virus décide que les prières sont essentielles mais que les chants ne le sont pas ; que les galeries marchandes et les galeries d’art sont essentielles mais que l’art non marchand (celui des musées par exemple) est inessentiel.

Et le virus a décidé que les spectacles, même en plein air, devaient être interdits.

Pourquoi ? Pourquoi ? demandions-nous.

Oui, pourquoi un tel acharnement à détruire le moral des gens, à s’en prendre aux artistes mais aussi à leurs métiers, à leurs régimes sociaux, à leur santé ?

(Et il en va de même pour les enseignants, les soignants, les étudiants qui n’en peuvent plus). Pourquoi ?

Parce que par essence le virus est un être malveillant.

Nous l’ignorions. mais le ministre de la maladie nous l’a expliqué pas plus tard qu’avant-hier soir : pourquoi ne parvenons-nous pas a maîtriser la bête ? Je cite le ministre :

« La situation demeure évolutive parce que le virus ne circule pas toujours à la même vitesse » (fin de citation). Coluche, Fernand Raynaud  faisaient autrefois exprès d’inventer des citations risibles : c’était des artistes comiques. Le ministre Véran, comme les gens de qualité qui chez Molière « savent tout sans avoir jamais rien appris » fait de l’humour sans le savoir ni le vouloir.

Donc le virus est malveillant, fourbe et rusé, mais il trouve face à lui à qui parler, non seulement dans la personne du ministre,  mais aussi dans la volonté du chef du ministre : rappelons-nous, juste avant le second confinement (le der des der…), le chef du ministre a dit juste avant la Toussaint (je cite) : « les cimetières resteront ouverts parce que je veux que les françaises et les français honorent leurs morts » (fin de citation).

Alors je me suis dit : voici quelques dizaines, probablement quelques centaines de milliers d’années que l’humanité honore ses morts…quel est donc ce monsieur suffisamment imbu de lui-même et dominateur, qui prétend nous dicter comment nous, humains, devons agir envers nos morts ?

Quel est son nom ? Sous quel nom venu des siècles passés s’est-il fait connaître ?

Et de très loin, de très très loin, depuis le théâtre effondré de Thèbes en Grèce, depuis le théâtre éventré de Beyrouth au Liban, depuis les théâtres fermés  de l’hexagone, j’ai entendu le nom qui se murmure en coulisse, le nom de l’oncle d’Antigone, le nom du tyran : Créon.

Et je me suis mis à fredonner : « créons, créons, qu’un sang impur abreuve nos chansons ».

Discours prononcé en mars 2021 à l’occasion de la fermeture au public des théâtres et autres lieux de spectacle vivant. Revu en mai 2026.

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